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exposition antarctica
J'ai participé à la dix-huitième et la vingt troisième expédition des Missions Paul-Emile Victor en Antarctique. La base Dumont d'urville est située à 3.600 kilomètres de Sydney et 16.000 kilomètres de Paris. Les Autraliens de Casey se trouvaient à 1.300 kilomètres. Les techniciens assuraient la maintenance et la gestion des fonctions vitales de la base. Dans les laboratoires, les scientifiques développaient leurs programmes de recherche. Quant à moi, j'observais les aurores australes.
Les aurores font parties de ce qu’on appelle, la géophysique du globe. En 1840, Jules-Sébastien Dumont-d’Urville ne découvrit pas la Terre Adélie par hasard. Comme l’Américain, Charles Wilkes, et l’Anglais, James Ross, il recherchait le Pôle sud magnétique. Dumont d'Urville arriva le premier. A cet endroit, toutes les lignes du champ magnétique terrestre sont verticales. La base Dumont-d’Urville est le point convergent d’un gigantesque entonnoir ouvert sur l’espace représenté par la magnétosphère et qui forme, autour de la Terre, une sorte de grosse pomme invisible. Tout le flux du rayonnement cosmique capté par elle, et surtout émis par le Soleil, s’engouffre là, dans le maelström géant situé au-dessus des deux pôles magnétiques.
L’homme, a écrit Nansen, ne peut se découvrir que dans le silence des solitudes. Située hors du monde, la base Dumont-d’Urville nous donnait accès au plus précieux des privilèges. Nous étions libérés du temps passé à essayer de satisfaire toutes nos frustrations de consommateurs et à courir après tous les nouveaux mirages. Spectateurs impuissants de toutes les catastrophes du monde, nous étions en cure de silence après une overdose médiatique pour découvrir qu’il y a une vie éternelle après la télé. Dumont-d’Urville était une parenthèse de luxe, un espace de silence et d’éternité, à la disposition de chacun, pour marcher lentement vers un rêve d’enfant perdu au milieu du désert de la vie.
Notre équipe constituait un microcosme de la communauté humaine: toutes les catégories professionnelles, toutes les origines sociales, toutes les convictions politiques, philosophiques et religieuses y étaient présentes. Tout ce qui, ailleurs, nous aurait opposé. Mais la confrontation à un tel univers, aux autres et à soi-même, brouillait tous nos repères connus et remettait en cause nos certitudes. Pendant quinze mois, par la force des choses, nos centres d’intérêts n’étaient plus guidés par un effet de mode, une pression sociale, un matraquage médiatique, une idéologie, un intérêt économique ou une ambition personnelle. Nous échappions enfin à toutes les formes de pouvoir. En contrepartie, nous n’en avions plus aucun sur les autres. Des relations différentes se mettaient en place, mais sur de nouveaux critères, c’est à dire, sans le désir de vouloir paraître à tout prix, sans l’arrière-pensée d’un rapport de forces et sans le jeu subtil de la séduction. Pendant quinze mois, nous pouvions oublier le regard social et réducteur des autres, le temps de franchir la plus grande distance qu’un homme peut prendre entre lui et son image et pour aller à la découverte du plus obscur des continents, celui que chacun de nous n’a jamais fini d’explorer: lui-même. Cette émancipation était rendue possible par un environnement extra-ordinaire: l’immensité d’un espace infini, la nuit australe, les conditions climatiques extrêmes et le choc fantastique de la Beauté. Michel Bossé
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